LA PETITE REINE DU MONDE.
Article par Bruno Sananès
J’ai toujours aimé les voyages,
et c’est pour cette raison que j’ai choisi de devenir
photographe. Il y a dix ans, j’ai débuté dans
le métier et suis devenu peu à peu photojournaliste
spécialisé dans le reportage d’aventures
du bout du monde. Ce fut aussi le début d’un travail
personnel sur le thème de l’utilisation de la bicyclette à travers
le monde et les peuples. La touche artistique, la notion intemporelle
et la volonté d’un travail suivant la lignée
des photographes humanistes ont constitué les bases de
cette fresque sur la petite reine du monde.
J’ai rencontré mes premières difficultés
dès le début de mon périple au Vietnam.
Pour isoler un vélo en situation originale parmi voitures
ou décors inintéressants, il m’a fallu apprendre
la patience. J’ai souvent attendu dans une ruelle, à un
carrefour ou en pleine campagne pendant des heures interminables.
Généralement, deux types de situation se présentent à moi
: soit je prépare mon cadrage et attends qu’une
action « vélocipédique » passe devant
mon objectif, soit je suis comme un chasseur et dois dégainer
mon appareil devant une scène avec vélo.
Auparavant, j’utilisais un Nikon FM2. Aujourd’hui
en reportage je préfère mon Nikon F90X. J’utilise également
du numérique, mais reste attaché au plaisir des
planches-contacts et du développement en labo. Pour les
focales, avec le temps, j’ai opté pour l’utilisation
d’un 35-70 mm, avec parfois un 24 mm car j’aime ce
grand angle, proche du champ de vision humain. J’utilise
rarement le téléobjectif et jamais de flash.
Les Vietnamiens sont des gens charmants
qui se laissent facilement photographier. Mais ceci n’est pas valable partout. En
Amérique du Sud ou en Afrique, j’ai parfois été confronté à des
refus agressifs, et il m’a fallu user de diplomatie. Respecter
les gens est un devoir. Jamais je n’ai « volé » l’image
d’une personne contre son gré ni payé quelqu’un
pour une photo. Prendre un cliché à quelques mètres
de son sujet passe rarement inaperçu. Il me faut donc
souvent dialoguer afin d’expliquer ma démarche et être
accepté pour pouvoir prendre les photos que je veux. La
majorité de mes images sont toutefois prises dans l’action,
sans réfléchir, pour être plus près
de la réalité. Inutile de dire que le matin et
la fin d’après-midi procurent les lumières
les plus intéressantes. C’est aussi l’heure
des travailleurs…à bicyclette.
Travailler sur ce sujet m’a beaucoup appris. D’abord,
savoir observer et non regarder. La différence est subtile
mais importante. Observer c’est regarder en détail.
C’est voir une photo quelques secondes avant de la prendre.
Choix du sujet, lumière, cadrage, réglage instantané de
l’ouverture et de la vitesse en fonction de l’effet
désiré sont autant de paramètres qu’il
faut maîtriser rapidement, car le passage d’un vélo
chargé d’une montagne de marchandises est furtif.
Parfois, quand une bicyclette et son chauffeur sont à l’arrêt,
je peux tourner autour et prendre plusieurs clichés, mais
souvent je n’ai qu’une opportunité : une ou
deux photos avant que le vélo ne parte au loin. La rapidité est
essentielle.
Après 10 ans de travail sur ce sujet, je continue toujours
de prendre des photos de la vie autour du vélo. Aujourd’hui
ma collection regroupe des images provenant d’une quarantaine
de pay,s du Népal au Burkina-Faso, de la Chine à la
Hollande et de Cuba à l’Indonésie. À ma
connaissance, c’est la plus grande banque d’images
sur ce sujet. Elle compte maintenant prés de 10 000 photographies.
Avec plus d’un milliard et demi de bicyclettes circulant
sur la planète, le vélo est toujours le moyen de
transport le plus utilisé au monde. Notre petite reine
a encore de beaux jours devant elle. Je me consacre actuellement à d’autres
projets photographiques toujours autour du thème de l’humain
et du monde qui l’entoure. Et surtout, à chaque
voyage, je garde l'œil observateur et reste prêt à chasser
l'image loufoque ou poétique d’un vélo qui
file devant moi.